Interview MSPA 24/4/08

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Le Mauricien 24/04/08

 

INTERVIEW : Gilbert Espitalier-Noël (président de la Mauritius Sugar Producers Association) :

" Dommage qu'on ait été incapable de mettre en place une véritable industrie de la pêche "

Alors qu'ont lieu actuellement les débats sur la crise alimentaire et la sécurité alimentaire, Gilbert Espitalier-Noël, président de la Mauritius Sugar Producers Association depuis fin janvier, déplore avec force le fait qu'on ait été incapable, jusqu'ici, de mettre en place une industrie de la pêche digne de ce nom et capable de satisfaire totalement les besoins de la population. Pour notre invité, la question de surveillance de notre zone économique exclusive devrait être possible avec l'aide des pays amis. Fort de sa longue expérience en matière de production agricole à Maurice et dans la région, notamment au Mozambique, il souligne que ces denrées ne pourront être produites que dans le cadre d'un partenariat avec les pays de la région. Il insiste sur la nécessité de ne pas prendre de décisions hâtives concernant l'utilisation des terres, car il ne faut pas que ces décisions créent des problèmes plus graves que ceux que nous connaissons déjà actuellement.

 

La crise alimentaire qui secoue actuellement le monde est venue mettre en exergue le problème de production alimentaire. Est-ce que toutes les terres de l'industrie de la canne sont pleinement utilisées pour répondre aux besoins alimentaires à Maurice ?

La première chose qu'il est important de noter est que l'industrie cannière a comme vocation première la plantation de la canne pour la production du sucre et de ses sous-produits. Si la canne à sucre a pris une importance plus grande dans le paysage de l'île que d'autres cultures, c'est parce qu'elle est la culture qui s'adapte le mieux à nos conditions climatiques. La canne n'est pas là par hasard. Il y a, en effet, très peu d'autres produits qui sont adaptés à notre environnement local.

 

D'autre part, pour son alimentation de base le Mauricien consomme particulièrement deux denrées : le riz et la farine, ce dernier produit étant fabriqué localement à partir du blé qui est importé. Il faut savoir que ni la culture de blé ni la culture de riz n'est adaptée à l'environnement mauricien. Malgré toutes les bonnes volontés et techniques d'agriculture modernes, nous ne pourrons en produire dans des conditions satisfaisantes.

 

D'autre part, il y a une autre série de produits alimentaires que Maurice peut produire. Et nous le faisons déjà. Il s'agit des légumes produits par les petits et moyens planteurs. Dans ce domaine, nous ne sommes pas très loin de l'autosuffisance. Pour la pomme de terre, Maurice avait atteint l'autosuffisance en 1985/86/87. Puis la production a régressé pour plusieurs raisons. La pomme de terre est une culture relativement bien adaptée à l'environnement mauricien, même si elle est mieux adaptée aux pays tempérés ou en altitude. A Maurice, nous n'avons de bons rendements que pendant l'hiver. Si nous devions produire pour répondre à tous nos besoins, il nous faudrait en stocker une grosse part, ce qui rend notre production coûteuse. Mais l'industrie sucrière produit déjà 14 000 tonnes des 25 000 tonnes consommées.

 

A notre niveau, nous sommes tout à fait partants pour une production accrue de la pomme de terre. D'ailleurs, la Société usinière du Sud a déjà initié un important projet de culture de la pomme de terre à grande échelle avec les moyens les plus modernes. Projet rendu possible avec les ressources réunies de quatre propriétés.

 

Peut-on être autosuffisant en pomme de terre ?

Deux problèmes peuvent entraver dans le court terme la marche vers l'autosuffisance en pomme de terre. Le premier concerne la disponibilité de semences de bonne qualité. A ce sujet, nous sommes heureux d'apprendre que le gouvernement compte libéraliser l'importation des semences. Comme je vous l'ai expliqué, la pomme de terre est un produit saisonnier. On ne peut en produire toute l'année dans de bonnes conditions. Par conséquent, nous devons être en mesure de stocker une grande quantité dans des entrepôts équipés spécialement pour cela, à des températures appropriées. De là, vient la deuxième difficulté : l'Agricultural Marketing Board dispose d'une chambre froide dont la capacité est limitée et qui n'est pas suffisante pour le stockage de la totalité de la consommation mauricienne en intersaison.

 

Qu'en est-il du bétail ?

Effectivement, un autre volet de la production alimentaire concerne la viande animale. Nous pouvons produire une partie pas mais pas suffisamment pour satisfaire la demande locale.

 

Comment donc arriver à une sécurité alimentaire ?

Même en situation grave comme celle du moment, faisons attention de ne pas tomber dans le même état d'esprit qui prévalait dans les années 1970. On pensait alors qu'on pouvait tout produire à Maurice indépendamment des conditions économiques et climatiques. Il faut faire attention à ne pas prendre des décisions qui vont totalement à l'encontre de la logique économique en essayant de libérer plus de terres sous canne pour d'autres produits. Depuis cinquante ans, il y a eu énormément de choses qui ont été cultivées, avec peu de succès. On s'est heurté à chaque fois à des considérations qui rendent la production difficile, dont des périodes cycloniques, avec tantôt l'abondance et tantôt l'absence d'eau. On dispose de conditions climatiques qui ne sont pas adaptées à toutes les cultures. Il ne faut pas se leurrer à ce propos.

 

Certains pourraient arguer que même avec de l'argent, il risque d'arriver un moment où nous ne pourrons trouver et importer les denrées dont nous avons besoin

Il n'est pas évident d'avoir la réponse à cette remarque. Est-ce que les Mauriciens sont disposés à changer leurs habitudes alimentaires : arrêter la consommation du riz et du pain pour devenir des consommateurs de pomme de terre ? Je pense qu'il ne faut pas agir trop hâtivement et paniquer. Il ne faut pas que la décision que nous prenions crée un problème plus grand que celui que l'on connaît actuellement.

 

Que doit-on faire donc ?

Je pense que la solution réside dans une série de mesures : la première est de faire tout ce que nous pouvons à Maurice en nous assurant que nous restons dans un environnement économique et commercial correct. La production accrue de la pomme de terre tombe dans cette catégorie.

 

La seconde consiste à produire dans la région, notamment à Madagascar, en Tanzanie et au Mozambique les aliments qu'on ne peut pas produire ici. Je pense notamment au riz, au blé et au maïs. A Madagascar, par exemple, avec la superficie de terres disponibles et leurs différents microclimats, on peut envisager tout type de culture. A travers la coopération régionale on peut faire beaucoup de choses. La viande de bœuf peut également être produite sur une base régionale.

 

La troisième concerne la pêche et la production de poissons en aquaculture. Il est dommage que nous n'ayons pas pu mettre en place une industrie de la pêche capable de satisfaire totalement les besoins de la population. Ce serait dans l'intérêt de tous si on arrivait à mettre en place une industrie de la pêche qui peut grandir sans que nos stocks en poissons dans les eaux mauriciennes ne soient pillés par les bateaux venant d'ailleurs. J'ai récemment entendu le Premier ministre dire qu'il était difficile de contrôler la totalité des eaux mauriciennes. Je suis persuadé qu'avec l'aide des pays amis de la région, comme la France à travers la Réunion, l'Inde et l'Australie, nous pouvons arriver à faire respecter nos eaux territoriales, les exploiter de façon optimale et ramener sur le territoire des quantités importantes de poissons. En ce moment même, notre stock en poissons est exploité de façon légale ou illégale par des bateaux étrangers. Il y a une grande quantité de poissons qui est piratée dans nos eaux et nos stocks s'épuisent alors que c'est une source de protéine évidente et dont l'exploitation est, à mon humble avis, économiquement bien plus logique que la production de viande de bœuf ou de mouton à Maurice.

 

Quid du maïs utilisé surtout comme nourriture pour les poulets ?

C'est vrai que le poulet est produit en quantité importante à Maurice mais que les principaux aliments entrant dans la nourriture, notamment le maïs et le soja, sont importés. Il y a eu une production assez importante au début des années 80. A ce moment-là, on avait constaté que le coût de production du maïs localement était plus de deux fois supérieur au cours mondial. Sa production ne pouvait donc être faite sur une base commerciale. Est-ce que les données ont changé et le prix mondial du maïs ayant tellement pris l'ascenseur que nous pouvons de nouveau envisager d'en produire localement ? La question demande à être étudiée. Nous importons quelque 80 000 tonnes de maïs chaque année. Or on produit 5 à 8 tonnes de maïs par arpent. Ceci ferait qu'environ 16 000 arpents de terre seraient nécessaires pour satisfaire les besoins locaux. C'est difficilement imaginable. De ce fait, tout comme le blé et le riz, le maïs peut et devrait être produit à grande échelle dans la région.

 

En vérité, la sécurité alimentaire pour nous Mauriciens passe par un panaché de plusieurs facteurs : 1) la production locale additionnelle de pommes de terre et de certains légumes ; 2) la consolidation du secteur du poulet et l'augmentation continue de la production locale au-delà des 30 000 tonnes actuelles ; 3) une restructuration et une professionnalisation du secteur de la pêche et une hausse conséquente du tonnage de poisons et autres produits de la mer ramenés sur le territoire mauricien et 4) un partenariat avec les pays de région afin de produire dans la région les denrées telles que le riz, le maïs et le blé que nous ne sommes pas en mesure de produire en quantité significative ici.

 

L'introduction des produits OGM est-elle envisageable à Maurice ?

La question des OGM est un sujet délicat. Je n'ai pas de point de vue arrêté à ce sujet. Il est clair que les OGM sont beaucoup utilisés aux Etats-Unis, en Amérique du Sud. En Europe, on en produit un peu moins. Cette utilisation de la génétique afin d'augmenter le volume de production porte ses fruits dans certains pays et augmente les rendements de façon considérable. Je ne pense pas que le monde puisse se passer des OGM. Il faut, par contre, s'assurer que son utilisation et la propagation des OGM se fassent dans un cadre bien défini et surveillé.

 

On parle de la production alimentaire sur une base régionale depuis longtemps mais très peu a été fait. Quels en sont à vos avis les obstacles ?

Il n'y a pas d'obstacles en ce qui concerne la production de la canne. Il y a eu des actions en Côte d'Ivoire, en Tanzanie, au Mozambique et, dans une moindre mesure, à Madagascar. C'est vrai qu'en dehors de la culture de la canne, les choses ont été plus difficiles. Cette expérience a été tentée. Elle s'est souvent heurtée à la question phytosanitaire afin de préserver l'agriculture de Maurice et empêcher toute importation de maladies. Il y a maintenant une collaboration étroite entre les services vétérinaires et phytosanitaires au niveau régional. En vérité, le véritable besoin de cette production alimentaire au niveau régional n'a pas été ressenti jusqu'à présent. Les choses ont beaucoup évolué au cours des deux dernières années et nous devons, en tant que nation, porter un regard différent sur cette question.

 

Il a été question de la production de bétail au Mozambique. On en est le projet ?

Dans la sucrerie de Marromeu, il y avait une grosse production de bétail avant la guerre civile qui a causé la décimation du cheptel. Lorsque le consortium mauricien a repris l'établissement sucrier, l'équipe s'est concentrée sur la production sucrière, car c'était l'objectif principal et les défis étaient nombreux. Il reste néanmoins clair que la production régionale de bétail pour la consommation mauricienne est une opportunité réelle.

 

Voilà quatre mois que l'accord sur la réforme sucrière a été signé par le gouvernement et la MSPA. Pouvez-vous faire un bilan de sa mise en œuvre ?

Après l'accord du 5 décembre dernier, les choses se sont enclenchées très rapidement. Les VRS, les ERS ont été accordés dans les délais prescrits c'est-à-dire avant le 31 décembre. La centralisation des usines est en bonne voie. L'établissement Mon-Désert-Alma ne roulera plus. Sa dernière coupe a eu lieu l'année dernière. Il y a encore quelques discussions autour de la fermeture de Mon-Loisir que je ne vais pas commenter. Les usines de Saint-Aubin au sud et de Beau-Champ à l'est fermeront quand les conditions seront réunies.

 

Les discussions entre les parties pour le raffinage du sucre roux sont bien avancées. Deux raffineries devraient entrer en opération à partir de la récolte 2009. Nous serons de cette façon en mesure de monter en gamme pour ce qu'il s'agit de la production du sucre blanc et continuerons à augmenter la production de divers sucres spéciaux.

La mécanisation aux champs et la récolte mécanique augmentent graduellement et ont déjà atteint des niveaux très élevés dans certaines régions La modernisation actuelle de l'industrie va la placer parmi les plus performantes au monde sur le plan technologique, aussi bien aux champs, à l'usine que sur l'utilisation optimale de la canne.

Notre grande source d'inquiétude actuelle est la hausse continue de la roupie, qui, ajoutée à la baisse du prix en euros, va entraîner une chute dramatique des recettes de l'industrie en 2008. Et pire encore en 2009 lorsque la totalité de la baisse de 36% sera effective.

 

Qu'en est-il des 2 000 arpents de terres que l'industrie sucrière doit mettre à la disposition du gouvernement ?

L'accord prévoit que ces terres seront mises à la disposition du gouvernement à travers l'Empowerment Programme durant les dix prochaines années au fur et à mesure que se feront sentir les besoins en matière de diversification agricole et de construction de logements sociaux.

 

Comment avance le dossier concernant l'énergie ?

La MSPA et le gouvernement travaillent actuellement sur les attributions de l'expert qui devra donner son point de vue sur la balance des risques entre les IPP et la CEB.

 

Quelles seront vos priorités en tant que président de la MSPA ?

Comme je l'ai dit après mon élection, mon principal objectif et de m'assurer de la mise en place de la réforme de l'industrie sucrière dans les meilleures conditions possibles. Je vais aussi m'assurer que la MSPA joue pleinement son rôle dans l'élaboration de la stratégie nationale afin d'assurer la sécurité alimentaire du pays dans les années à venir.


 

Praticien de l'activité sucrière et agricole

C'est un véritable praticien des activités sucrière et agricole qui a pris récemment la présidence de la Mauritius Sugar Producers Association en la personne de Gilbert Espitalier-Noël. Son principal objectif est de s'assurer de la mise en place de la réforme de l'industrie sucrière dans les meilleures conditions possibles et de s'assurer que la MSPA joue pleinement son rôle dans l'élaboration de la stratégie nationale pour assurer la sécurité alimentaire du pays dans les années à venir.

Ayant grandi dans une famille étroitement associée à la production sucrière, Gilbert Espitalier-Noël a obtenu son premier diplôme en microbiologie et génétique à l'université de Cape Town. Après son retour à Maurice, il s'intéresse à l'agroalimentaire et décide de poursuivre ses études à la Louisiana State University aux Etats-Unis et y décroche un Bsc en Agroalimentaire. Fort de cette formation, il intègre le groupe FAIL à son retour du pays avant de repartir pour la France pour faire son MBA à INSEAD à Fontainebleau.

Gilbert Espitalier-Noël connaît bien les réalités du secteur privé et des relations avec le gouvernement. Il a été président du Joint Economic Council entre 2002 et 2004.