Interview de D. Pilot 30/6/06

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Le Mauricien du 29/6/06

Interview de DENIS PILOT, président de la Chambre d'Agriculture

" Ce n'est pas l'éthanol qui va sauver l'industrie sucrière "

C'est un terrien, au sens le plus fort du terme, que la Chambre d'Agriculture a choisi, lundi dernier, comme nouveau président. Agronome de formation, sucrier depuis 31 ans, à Belle-Vue Mauricia depuis 17 ans, l'administrateur de cet établissement, Denis Pilot, est loin d'être rêveur. Homme de la terre, et du terrain, il est de ceux qui relativisent les perspectives de l'éthanol. En revanche, pour lui, la canne is there to stay. À côté d'autres cultures qu'il souhaite voir développer, pour l'alimentation tant des Mauriciens que des touristes en plus grand nombre que nous envisageons de recevoir. " Une fois le plan mis en œuvre, la vie ne sera pas rose ", met en garde Denis Pilot qui ajoute qu'il faudra, surtout, savoir s'adapter.

Vous accédez à la présidence de la Chambre d'Agriculture quelques jours après l'adoption d'un budget qui marque le début d'un nouveau cycle économique qui ne comportera ni accès protégé aux marchés européens ni prix préférentiels. Comment l'industrie sucrière se prépare-t-elle à cette situation nouvelle ?

Il y a un excellent plan qui a été établi avec la collaboration de toutes les institutions concernées, notamment le ministère de l'Agriculture, la Sugar Authority, la Chambre d'Agriculture, la MSPA et les organisations de planteurs. Il faut maintenant le mettre en pratique et le gouvernement aura toute notre collaboration pour le faire. Ce plan prévoit des investissements de l'ordre de Rs 24 milliards. Nous savons aujourd'hui que nous aurons des investissements de Rs 8 milliards étalés sur plusieurs années. Il nous faudra à tout prix nous débrouiller pour trouver la différence. En plus des mesures d'accompagnement, le gouvernement multiplie les démarches pour obtenir les aides multilatérales pour nous soutenir dans la restructuration. Les fermetures d'usine, c'est-à-dire les mesures prévues dans le blue print, ainsi que tous les coûts sociaux devraient être couverts par les mesures d'accompagnement. De plus, le VRS qui devrait toucher quelque 6 000 employés et dont le coût est estimé à Rs 3 milliards doit également être inclus dans les mesures d'accompagnement. Les petits planteurs constituent également un volet important. Les usiniers planteurs et les gros planteurs se sont préparés depuis pas mal de temps à la baisse des prix. Ils ont aménagé les champs, ont fait l'épierrage, ont mécanisé et amélioré l'irrigation. Les petits planteurs produisent 25% du sucre à Maurice. Il faut absolument les aider. Le fait que très peu d'entre eux ont épierré leurs champs ne facilite pas la mécanisation intégrale. Il faudra aménager ces champs en conséquence. C'est la raison pour laquelle nous sommes en faveur du regroupement des petits planteurs comme préconisé par le gouvernement. Il faudra que les gros planteurs, qui ont acquis une grande expérience, aident à la mise en place de ces aménagements.

Les petits planteurs ont beaucoup de potentiel à développer dans la mesure où, comme l'a démontré une étude de l'Institut de Recherche, il y a beaucoup de vieilles repousses et des variétés dépassées qui doivent être remplacées. En faisant des replantations rapidement on peut remettre en valeur ces plantations de manière à améliorer leur production cannière. Cela bénéficiera non seulement aux petits planteurs mais également aux usiniers qui disposeraient d'une plus grande quantité de cannes.

Le discours du président sortant de la Chambre d'Agriculture lundi laisse apparaître une grande inquiétude de la part de la communauté sucrière ?

Bien sûr que nous sommes inquiets ! Une baisse de 36% sur les revenus est considérable ! Le problème est qu'on n'est pas sûr où iront ces mesures d'accompagnement. Sur un investissement de Rs 25 milliards, nous ne recevrons que Rs 8 milliards, soit un tiers de nos besoins financiers. Il faudra chercher la différence. On aurait voulu que le gouvernement nous dise plus clairement où iront ces mesures d'accompagnement afin qu'on puisse mettre en œuvre le plan de réforme. Si on ne sait combien on va recevoir pour le VRS et le blue print, il est difficile de prendre de décision. Il est vrai qu'il y a encore un flou du côté de l'Union européenne. Nous savons que pour l'année 2006 nous obtiendrons 6,5 millions d'euros comme un sectorial budget support destiné à l'industrie sucrière. L'Union européenne a déclaré son intention d'octroyer un montant de 1,3 milliard d'euros aux pays ACP producteurs de sucre pendant la période 2007-2013. Le problème est que ce budget multi-annuel doit être approuvé par les ministres européens sur une base annuelle. Ce qui fragilise notre position vis-à-vis des institutions financières. Il nous faut un instrument approprié qui servira de garantie de l'Union européenne pour permettre d'obtenir des fonds additionnels auprès des institutions financières locales et internationales et pour que le secteur privé puisse aller de l'avant avec le plan.

Il a beaucoup été question de production d'énergie lors de l'Assemblée générale de la Chambre d'Agriculture lundi...

La production énergétique à partir de la bagasse est très importante parce qu'en premier lieu c'est une énergie renouvelable tous les ans. On le fait déjà. À Belle-Vue, depuis 2000 nous disposons d'une centrale très performante qui utilise de la bagasse très efficacement. C'est ce qui permet au pays de faire une économie aussi bien en charbon qu'en huile lourde. Un des buts du plan multi-annuel est de maximiser l'utilisation de la bagasse. La centralisation de l'industrie sucrière coûte très cher. Il y a d'abord le coût social qui, dans le cas de St-Félix, coûtera Rs 175 millions. Il y a aussi des investissements qui doivent être effectués dans l'usine qui recevra les cannes. Savannah a dépensé plus d'un milliard de roupies pour transformer son usine et augmenter sa capacité de 130 tonnes à l'heure à 420 tonnes à l'heure. Outre St-Félix, deux autres usines vont fermer dans le Sud. En prenant toutes ces dépenses en considération, on se rend vite compte que les revenus sucriers ne suffisent pas. L'apport énergétique est indispensable pour la viabilité de la centralisation. C'est la raison pour laquelle on affirme depuis longtemps qu'il y a un lien direct entre la fermeture d'usine et la production énergétique

À Belle-Vue notre usine est d'une capacité de 350 tonnes heure. Ce qui est raisonnable. La centrale de Savannah est en construction et des négociations sont en cours pour la construction d'une troisième unité de production.

Rencontrez-vous des résistances de la part des autorités par rapport à la construction de centrales thermiques ?

Je suis certain que nous irons de l'avant avec ce qui est prévu dans le plan multi-annuel. Il reste maintenant à arrêter les modalités. Après Savannah, il y aura le cas de FUEL qui voudrait s'assurer qu'elle a un contrat énergétique en bonne et due forme avec le CEB avant de procéder à la centralisation usinière. La signature d'un contrat avec le CEB est un volet important.

On parle désormais de l'industrie de la canne plutôt que de l'industrie sucrière. Comment voyez-vous les choses ?

On parle en effet de l'industrie de la canne. C'est-à-dire que le produit principal est le sucre mais que les sous-produits doivent être exploités au maximum. On a parlé de production énergétique avec la création de centrales modernes et efficientes à Belle Vue, Savannah, FUEL et Médine. L'utilisation de la bagasse sera optimisée. On parle beaucoup d'éthanol. Beaucoup pensent que l'éthanol va sauver l'industrie sucrière. Ce n'est pas vrai. Ce n'est pas l'éthanol qui va sauver l'industrie sucrière. Il faut d'abord baisser les coûts de production aux champs. C'est vrai pour les usiniers-planteurs, les gros planteurs et les petits planteurs. Il est essentiel, également, de baisser le coût de production à l'usine. Un des moyens réside dans la centralisation. L'éthanol est à la mode. On peut le produire à partir de la mélasse ou du jus de canne comme au Brésil. La production de l'éthanol, à un prix économiquement viable, nécessite l'accès à une source d'énergie pas chère en construisant les distilleries non loin des centrales thermiques ou d'une usine sucrière. L'énergie et l'éthanol peuvent complémenter le sucre. Il y également le sucre blanc et les sucres spéciaux. Au lieu de vendre le sucre roux seulement, nous voulons que 50% de notre production sucrière soit de sucre disposant d'une valeur ajoutée. Pour arriver à cela il nous faut un marketing agressif parce que c'est un petit créneau et que nous sommes en compétition avec d'autres pays. L'île Maurice a dans ce domaine une avance qu'il faudra maintenir. La production d'autres produits sucro-chimiques n'est pas pour l'immédiat. On pourra envisager cela avec la biotechnologie.

L'énergie produite par l'industrie sucrière ne coûte-t-elle pas trop cher ?

Ce n'est pas vrai. Une étude réalisée par des Sud-Africains démontre que la production de l'énergie à partir des centrales bagasse/charbon est la moins chère.

Est-ce que c'est le cas à Maurice ?

C'est le cas à Maurice. Notre avantage est que c'est renouvelable tous les ans. Il y a des investissements très importants à faire. La centrale de Belle-Vue nous a coûté, en 2002, Rs 2,4 milliards qu'il faut rembourser sur une très longue période.

Devant les difficultés auxquelles fait face l'industrie sucrière, ne craignez-vous pas que les planteurs abandonnent leurs champs de cannes ?

Il ne faut surtout pas paniquer. Il ne faut pas baisser les bras. La canne est là depuis près de 350 ans. Ce secteur a connu d'autres problèmes au cours de son histoire. Il y a eu des hauts et de bas. En ce moment, nous sommes au creux de la vague. Si on réussit à mettre en œuvre les provisions du plan multi-annuel, il n'y a pas de raison pour qu'on ne le réussisse pas. Mais pour le faire il faut que toutes les parties concernées collaborent et c'est le cas.

Lundi, le ministre de l'Agriculture a souligné la nécessité de baisser le "cess" qui coûte plus de Rs 1 000 par tonne de sucre. Si on peut le baisser de 50%, ce sera Rs 500 que les planteurs et usiniers récupéreront mais, pour cela, il faut réduire le nombre d'institutions concernées. Tout monde l'a compris. Je ne crois pas qu'on arrachera la canne. Il y a des endroits difficiles où le rendement est faible. Certaines régions ont été identifiées comme sensibles. Il faudra aider ces planteurs à maintenir leurs plantations pour éviter des problèmes d'érosion. Déjà, sans la baisse du prix du sucre, il y a chaque année autour de 1 000 hectares en moins sous canne.

Comment arrêter cette tendance ?

En améliorant la productivité des champs, à travers l'épierrage, l'irrigation, les nouvelles variétés, le regroupement des planteurs. Le plan multi-annuel prévoit le maintien de 63 000 hectares de plantations cannières. Actuellement, nous sommes autour de 70 000 hectares. Le plan de Médine prévoit, à terme, la disparition de 1 300 hectares de cannes.

Que pensez-vous du plan de Médine ?

Ils ont l'avantage d'être dans une région bien placée où il y a beaucoup de développements touristiques. Le plan est étalé sur au moins vingt-cinq ans. À mon avis, ce sera plus difficile de faire la même chose dans le Sud. Il y a déjà des projets dans le Nord, dont celui de Mon-Choisy, de St Antoine, de Balaclava. Mais la canne ne va pas disparaître. On va se restructurer en conséquence. L'effort doit être fait avec l'aide de l'Union européenne et des institutions multilatérales. Une fois le plan mis en œuvre, la vie ne sera pas rose. Il faudra se débrouiller et avoir une industrie sucrière efficiente.

Qu'est-ce cela vous fait lorsqu'on associe aujourd'hui encore les propriétaires de l'industrie sucrière à la partie la plus conservatrice du pays ?

Écoutez, cela a bien changé et cela changera de plus en plus. Je ne vois pas pourquoi on serait les plus conservateurs du pays. Il est vrai qu'on a été dans le secteur économique pendant tellement longtemps qu'on nous considère un peu conservateurs. Cela a commencé à changer depuis pas mal d'années et la tendance se poursuivra. On ne peut plus voir les choses de la même manière qu'autrefois.

Lorsqu'on parle de la démocratisation économique qu'est-ce que cela vous inspire ?

Comme vous le savez, aujourd'hui, à travers le SIT, les planteurs, les travailleurs et les employés possèdent 20% des usines et sont actionnaires dans les compagnies propriétaires des centrales thermiques. Il y a déjà eu une certaine démocratisation. On voudrait avoir plus de participation de la part des planteurs et employés.

On vient d'adopter le budget 2006/07 ; qu'est-ce que vous retenez de cet exercice ?

C'est un budget d'ouverture. Il y a de nouvelles idées qui sont excellentes. Par exemple, l'ouverture aux étrangers pour qu'ils investissent, apportent des idées nouvelles et participent à la création d'emplois. Ce serait difficile pour les Mauriciens de posséder des villas construites dans le cadre des IRS à ce prix-là. Par contre, des étrangers pourront le faire. Ce qui va créer des emplois et amener de l'argent dans le pays.

Lors des débats budgétaires, des orateurs ont reproché au secteur privé de ne pas investir suffisamment. Qu'en pensez-vous ?

Je parle pour mon secteur. Beaucoup d'investissements ont été effectués dans le domaine sucrier et agricole. Savannah a investi plusieurs milliards de roupies dans la modernisation de son usine et dans la construction d'une centrale thermique. Si on a des garanties, je ne vois pas pourquoi on n'investirait pas.

Et le secteur non-sucre ?

Le secteur agricole non-sucre a fait l'objet d'un rapport séparé. Vu qu'il y a beaucoup de développement dans le domaine touristique et hôtelier, il faut absolument qu'on puisse produire des légumes aussi bien pour les touristes que pour les Mauriciens. Certaines terres qui ne seront plus sous cannes pourront être utilisées pour la production vivrière. Je pense notamment aux tea belts qui sont des régions idéales pour la plantation de légumes. Beaucoup de terrains abandonnés dans le Nord pourront également être utilisés pour la production de légumes, de fruits et de fleurs une fois que le plan d'irrigation et d'épierrage de la région sera terminé. On voit déjà l'émergence de vergers et de pépinières. Côté élevage, on sait qu'il est très difficile d'avoir de grands pâturages pour la production de lait. L'élevage de cerfs progresse assez bien. Il faut continuer la production vivrière en utilisant les nouvelles techniques hydroponiques. Il y a des possibilités. Il faudra finalement commencer à transformer les produits.



Du précédent président

Dans son discours, lundi dernier, à l'Assemblée générale de la Chambre d'Agriculture, Christian Foo Kune, président sortant, a souligné qu'il faudrait désormais veiller à ce que, après la perte du prix garanti du sucre, il n'y ait pas d'attaques contre le quota dont bénéficie Maurice au titre du Protocole Sucre.

 

Succédant à Lomé IV, l'accord de Cotonou encourageait des accords de partenariat économique (APE) sur une base régionale. En ce moment même, Maurice discute avec l'Union européenne dans le cadre de la configuration Eastern and Southern Africa (ESA), en vue d'un APE qui doit entrer en vigueur en 2008.

 

Lundi dernier, Christian Foo Kune déclarait : " Aucun arrangement ne doit porter préjudice aux intérêts de Maurice quant à son quota sous le Protocole Sucre. Il y a actuellement des signaux inquiétants concernant la position de certains États membres de l'ESA vis-à-vis du Protocole Sucre. En effet, certains pays voudraient voir la mise à plat des quantités allouées sous le Protocole Sucre et une redistribution des quotas, arguant que le Protocole Sucre pourrait ne pas être compatible avec les règles de l'Organisation mondiale du Commerce (OMC). C'est une ligne à ne pas franchir et Maurice doit rejeter de toutes ses forces ces positions qui mettent à mal l'intégrité du Protocole Sucre. D'ailleurs, Maurice a proposé une solution concrète pour la question de compatibilité avec les règles de l'OMC, qui est la consolidation à l'OMC des quantités spécifiques allouées aux pays éligibles du Protocole Sucre dans la liste de l'Union européenne ".

 

Après avoir noté que la première baisse du prix garanti du sucre, de 5%, prend effet à partir de samedi prochain, 1er juillet, la baisse totale de 36% devant être, elle, effective à partir d'octobre 2009, soit dans trois ans, Christian Foo Kune s'est livré à un bref rappel de la place du sucre dans notre économie.

 

" La canne à sucre est cultivée depuis bientôt quatre siècles et s'étend sur plus de 40% de notre territoire. En plus de sa contribution directe à l'économie, le sucre à Maurice représente actuellement 17% du total de nos exportations, 30% du total des revenus nets résultant de l'exportation de nos marchandises et 12% de l'emploi direct et indirect. Le secteur tient un rôle multifonctionnel important en contribuant de manière significative au développement rural, à la protection de l'environnement et à la production d'énergie renouvelable. D'où l'importance de notre projet de réforme de l'industrie sucrière et de sa transformation en un véritable cluster de la canne à sucre ", a déclaré M. Foo Kune.

 

Le président sortant de la Chambre d'Agriculture a aussi rappelé l'intérêt que porte cette dernière à la création d'entreprises de services destinés au secteur sucrier. " Hormis le mérite d'offrir aux agriculteurs un encadrement technique et logistique efficace et plus compétitif, [cela] permettra également de créer de l'emploi dans un secteur connexe à l'agriculture ", ajoutait Christian Foo Kune.