Interview D. Pilot 12/7/06

> Interview D. Pilot 12/7/06


QUESTIONS À DENIS PILOT, PRÉSIDENT DE LA CHAMBRE D’AGRICULTURE

Nouveau président de la Chambre d’agriculture et administrateur de l’établissement de Belle-Vue, quel diagnostic faites-vous pour l’industrie ? 

L'industrie sucrière est sous le coup d'une menace de baisse de prix de 36%, qui démarre démarre dès cette année avec une réduction de 5% des revenus. Elle passe à 17% en 2008 pour atteindre le seuil de 36% un an après. C'est très difficile pour une industrie de voir ses revenus baisser de plus d’un tiers en trois ans.

Le secteur n’est pas resté les bras croisés. étant conscient d’une baisse effective du prix garanti du sucre sur le marché européen, plusieurs plans et réformes ont été entrepris afin d’atténuer les effets de ces réductions drastiques. Présentement, nous disposons de notre plan stratégique pluriannuel portant sur la période 2006 à 2015, dont la mise à exécution devrait être effectuée le plus tôt possible. à son niveau, la Chambre d’agriculture apportera son entière collaboration.

Cependant, le problème réside dans le financement des investissements massifs requis. Les mesures d’accompagnement que compte offrir l’Union européenne arrivent au compte-gouttes. Rien qu’en 2006, l’enveloppe est de 40 millions d’euros pour les ACP, et par ricochet, Maurice n’obtient pas beaucoup. Qui plus est, ces financements seront déboursés annuellement, n’arrangeant pas les choses dans la mesure où les financements devront se faire en amont.

Cette
enveloppe européenne ne sera guère suffisante. Le plan de réforme pour le pays évoque la nécessité de Rs 25 milliards. Or, nous n’aurons probablement que Rs 8 milliards. De fait, il faudra donc d’autres aides bilatérales et multilatérales avec les pays européens, et faire des efforts pour diminuer nos coûts de production.

Les dettes de l’industrie s’élèvent à plusieurs milliards. J’estime que nous pourrons réduire nos coûts avec la mécanisation, la réduction de la main-d’œuvre avec la retraite volontaire. Il y aura aussi les centralisations d’usines pour ne garder que quatre pour l’ensemble de l’industrie. En ce faisant, ce sera des établissements produisant plus de 100 000 tonnes de sucre, qui vont non seulement produire du sucre roux mais aussi des produits à valeur ajoutée tels que les sucres blancs et spéciaux destinés à la consommation directe. 
 


Après ce survol, qu’est-ce que vous préconisez dans l’immédiat ?

La priorité des priorités sera de mettre en pratique les modalités contenues dans la stratégie de réforme. Afin d’y parvenir, nous nous devons de définir un plan de financement. Or, jusqu’à maintenant, le financement est assez flou. Tout ce que l’on sait, c’est que le pays obtiendra une aide de l’Union européenne, sans pour autant en connaître davantage sur les échéances. Entre-temps, ce sont tous les composants de la réforme qui en souffrent.

Prenons le cas des petits planteurs. Il est question de les regrouper. Des mesures incitatives d’ordre financier sont requises pour les encourager à aller dans cette direction. Malheureusement, ces mesures ne sont pas officielles et pas bien établies. Il est donc urgent de les définir. Idem pour les retraites volontaires, nous ne savons pas qui paiera quoi.


Êtes-vous de ceux qui croient dans le regroupement ?

Ce sera réalisable pour les planteurs qui ont quatre, cinq ou dix arpents. Pour ceux ayant des parcelles entre 50 perches et un arpent, la tâche s’annonce plus difficile. Si au départ, les gros planteurs se liguent, cela montrerait la voie aux plus petits. Il faudra bien commencer quelque part, avec un projet pilote.

Valeur du jour, plusieurs formules de prises en charge existent entre les planteurs et l’établissement sucrier. D’abord, nous avons le total management contract. Ensuite le contrat à la carte, les services sont ciblés. Dans ce présent modèle, le but serait d’aménager les terrains des planteurs pour récolter mécaniquement ou au moins assurer le chargement mécanique.

Autre travail à effectuer est le remplacement des pousses. Actuellement, d’après l’Institut de recherche, il y a de vieilles variétés et des repousses. En replantant, on augmenterait le potentiel de ces terres, assurant une meilleure rentabilité.



La réussite de la réforme repose également sur la mise à la retraite volontaire de quelque 7 000 employés. N’est-il pas temps d’enclencher les procédures ?

L’exécution de ce volet de la réforme coûterait Rs 3,5 milliards. Une fois que les paramètres seront arrêtés, nous pourrons bouger relativement vite. D’ici la fin de l’année, ce sera chose faite.

La grande question est qui financera la retraite. Est-ce que ce sera fait avec les mesures d’accompagnement ? Dans quelle proportion ? Est-ce à 100 % ou 75 % ? C’est ce qui reste à être décidé d’un commun accord. Une des priorités d’utilisation de ces mesures d’accompagnement serait de payer les coûts sociaux, dont les retraites volontaires et les fermetures d’usine. L’état devrait prendre en charge la majorité des coûts sociaux.



La mise à la retraite engendrerait des instabilités sociales. Est-ce une obligation ?

Ce n’est pas de gaieté de cœur que nous accordons une retraite volontaire à 7 000 employés. Il faut se dire que de ces employés, il y aura pas mal qui retourneront en tant que travailleurs additionnels pour répondre à nos besoins pendant la campagne sucrière.

Il ne faut pas oublier non plus que dans le plan, il y a des formations prévues avant que ces employés ne partent à la retraite. Différents types de formations y figurent pour qu’ils commencent eux-mêmes leur propre entreprise ou alors pour qu’ils soient dirigés vers d’autres secteurs tels que l’hôtellerie et les projets IRS où nous notons beaucoup de développement.



Êtes-vous en faveur de l’entrée de l’état dans le capital des établissements sucriers en contrepartie du financement des coûts sociaux ?

Il ne faut pas oublier que le Sugar Investment Trust est actionnaire à hauteur de 20 % dans toutes les usines et les centrales thermiques comme Belle-Vue, Beau-Champ, Fuel, Saint-Aubin et probablement Savannah. L’industrie sucrière est prête à discuter de cette augmentation de participation dans le capital. Il n’y a aucune condition attachée. Mais nous devons simplement voir le bien-fondé. Je suis favorable à des discussions éventuelles.


Croyez-vous que notre salut demeure dans le sucre roux que l’industrie produit ? N’est-il pas temps de renverser la tendance ?

Nous avons parlé de baisse de coût. Nous devons également augmenter les revenus en produisant les dérivés de la canne. Pour le moment, nous produisons principalement du sucre roux que nous vendons aux raffineurs européens. À l’avenir, pour une plus- value pour notre sucre, nous devons bouger vers les sucres raffinés et les spéciaux. En ce moment, ces sucres spéciaux ne représentent que 15 % de notre production. L’objectif du plan pluriannuel est d’atteindre 50 %, un but qui sera difficile à atteindre. Avant tout, il faudrait un marketing très agressif non seulement en Europe mais partout dans le monde. Le pays est un leader dans le secteur. Nous devons jouer dessus. Cependant, les concurrents sont de plus en plus nombreux notamment en Afrique et à l’île de la Réunion.


Vous avez abordé tous les aspects de la réforme, sans pour autant mentionner l'éthanol. Comment expliquer cette réticence?

C’est évident. Nous devons maximiser les revenus à travers les sucres roux et spéciaux, l’énergie à travers la bagasse. Actuellement, si nous faisons le point, nous voyons la possibilité de doubler la production avec la bagasse en construisant de nouvelles centrales thermiques. Savannah s’y est déjà mis. D’autres seront Fuel et Médine. Pour moi, l’optimisation devrait se faire au niveau de la production de l’énergie d’abord. Il existe un lien très étroit entre la centralisation des usines et l’énergie. Les coûts de centralisation sont très élevés et il faut absolument le volet énergétique.

En ce qu’il s’agit de l’éthanol, c’est sûr qu’avec la hausse constante des prix du pétrole, nous sommes appelés en produire pour le mélanger à l’essence. Afin d’y parvenir, l’industrie requiert des distilleries modernes, à proximité des centrales thermiques afin d’utiliser l’énergie à bon marché. Il ne faut pas oublier la vinasse, sous-produit des distilleries, à concentrer pour les transformer en fertilisants. L’éthanol viendrait comme un complément aux centrales thermiques et du sucre.



Et le développement foncier? 

Tout projet devra se faire selon une bonne planification. Nous avons eu l’exemple de Médine, qui est une initiative à suivre. Non seulement il y a le développement foncier mais aussi le côté social et la région qui seront pris en considération. C’est une carte importante à jouer tout en empêchant le développement sauvage et protéger l’environnement.


Est ce que la diversification agricole est toujours d'actualité? 

La production locale de légumes est très importante. Je l’encourage. Il y a pas mal de serres hydroponiques qui assurent une production très importante en tomates, poivrons et courgettes.

Avec la centralisation, les terres libérées pourraient être cultivées pour produire l’ananas ou le gingembre. Il y a également les anciennes terres à thé, des régions qui pourraient être converties. Et dans le Nord, avec l’apport de l’eau du barrage de Midlands, 700 hectares seront consacrés aux fruits, fleurs et légumes, en complément avec la canne.

Pour le moment, les petits planteurs s’occupant de leurs parcelles s’attachent les services d’une main-d’œuvre familiale. Afin de rentabiliser leur produit, ils se doivent de se regrouper.



Propos recueillis par
Kamlesh BHUCKORY