Interview Le Matinal 21/9/06

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Interview Le Matinal - 21/9/06 

 

Jean-Noël Humbert : "Le sucre a encore un avenir à Maurice" 

 

Le secteur sucre passe par une des phases les plus difficiles de son histoire à Maurice. Avec la baisse de 36 % du prix du sucre adoptée par l'Union européenne, Maurice est contraint de réagir. L'industrie sucrière locale se veut être avant-gardiste. Jean-Noël Humbert, Chief Executive Officer du Mauritius Sugar Syndicate, est serein et affiche de l'optimisme quant au potentiel de ce secteur. Pour lui, le secteur sucre a encore un avenir à Maurice à condition que le pays applique des plans de réformes rapidement. - Propos recueillis par Debesh Beedasy.

 

Depuis quelque temps, les acteurs du secteur sucrier ont commencé à réagir par rapport à la réforme imposée par l'Union européenne. Quelle est votre analyse de la situation actuellement ?

Le secteur sucre à Maurice est à un moment crucial de son histoire pour plusieurs raisons. La première et la plus importante des raisons est que l'environnement commercial dans lequel le secteur sucrier évolue change de manière assez importante. Si nous voulons y survivre et demeurer compétitif, il faudra que nous puissions nous adapter et nous adapter rapidement. Ces changements s'opèrent à différents niveaux.

 

D'abord au niveau des règles multilatérales elles-mêmes, malgré le fait que les négociations dans le cadre du cycle de Doha soient suspendues pour le moment pour une durée encore indéterminée. Il faut rappeler que les discussions portent sur une réforme accélérée du commerce dans le domaine de l'agriculture, et qu'ainsi cette réforme risque, si elle arrive à terme, d'entraîner une libéralisation au niveau du commerce du sucre. Evidemment c'est une situation qui risque aussi d'exercer plus de pression sur le commerce de notre propre sucre vers nos marchés préférentiels, qui sont les marchés plus rémunérateurs. Donc, pour l'instant, il existe des éléments clés dans ces négociations qui n'ont pas abouti, par exemple l'abaissement tarifaire. Pour pouvoir démarrer ces négociations, les principaux protagonistes, c'est-à-dire les gros pays qui mènent les débats dans le cadre multilatéral, étaient disposés à faire des compromis entre eux. On risquerait de voir des compromis qui, à terme, nous cause des dommages collatéraux. Cela veut dire qu'un abaissement tarifaire plus important que celui qui est actuellement discuté à l'OMC dans le domaine de l'agriculture, risque malheureusement d'obliger l'Union européenne d'aller plus loin dans l'ouverture de son marché et par conséquent risque d'avoir un effet sur le prix communautaire.

 

Dans le cadre de la réforme du régime sucrier actuel, nous savons que la proposition de l'Union européenne consiste à baisser le prix communautaire d'abord de 5 % et ensuite de 17 % pour arriver à un cumul de 36 % en 2009. Il n'est pas exclu que, si les négociations à l'OMC reprennent et que le compromis exige des abaissements tarifaires plus importants, cette baisse de 36 % soit plus importante encore. Finalement, c'est un peu le marché qui va en quelque sorte dicter le nouveau prix à l'intérieur de la frontière de la communauté européenne, si l'abaissement tarifaire est plus importante que prévu. Cela résulte de l'environnement international, très important pour l'ensemble.

 

Peut-on dire que le secteur sucre a un avenir à Maurice ou, simplement, Maurice peut-il toujours dépendre de ce secteur ?

Oui. Parce que nous avons un plan cohérent et qui nous permet de valoriser au maximum le potentiel canne à sucre que nous avons. Au fait, le volet important du plan stratégique proposé par Maurice c'est qu'il intègre plusieurs dimensions. Il y avait à l'époque le sucre, produit fini que nous exportions vers l'Europe. Mais le nouveau plan stratégique va au-delà du sucre puisqu'il s'agit d'un plan qui intègre le volet sucre, la dimension énergie électrique et l'éthanol, donc une exploitation maximale de la biomasse canne à sucre. Pour cette raison, nous avons demandé conseil à des consultants internationaux qui ont une grande expérience dans le domaine du sucre pour évaluer ce plan, pour le valider et c'est ce qui a été fait. Nous avons pu établir que ce plan pourrait nous permettre de surmonter des problèmes, permettre au pays de demeurer un producteur compétitif, tout en assurant la rentabilité, à long terme, de ses opérations et de ses investissements. La réponse est donc oui. Il y a un avenir pour le secteur sucrier dans son ensemble, mais à condition que nous puissions appliquer le plan dans son ensemble.

 

Le gouvernement mise ces derniers temps sur la diversification agricole. Plusieurs initiatives sont prises dans ce sens. Qu'en pensez-vous ?

J'estime que les efforts de diversification doivent se poursuivre. Mais il faudrait plutôt avoir une approche plus pragmatique et plus réaliste. Il ne faut pas oublier le passé. C'est-à-dire que, dans l'histoire de Maurice et à plusieurs moments dans son histoire, il y a eu beaucoup d'efforts faits pour pouvoir diversifier notre agriculture. Cela remonte à l'époque coloniale. Même très loin dans l'histoire de Maurice, à différents moments, il y eu des efforts pour réduire la dépendance de Maurice sur une seule commodité. Beaucoup de ces efforts ont échoué. Nous avons éprouvé de grosses difficultés pour pouvoir produire sur le sol mauricien des produits alimentaires de manière compétitive. Cela ne veut pas dire qu'il faut abandonner pour autant parce qu'il y a eu également des 'success stories'. Nous avons réussi, par exemple, pour la pomme de terre et le palmiste. Au niveau de l'élevage, la production de viande de cerf est conséquente. Je pense qu'il faudrait pouvoir identifier les domaines où nous avons réussi et d'en tirer parti. C'est en effet la position de la Chambre d'Agriculture, c'est-à-dire ne pas s'échiner là où l'on n'a pas réussi mais plutôt se fier aux cultures rentables.

 

Quel impact aura la diversification sur le secteur agricole à Maurice ?

La diversification agricole, en tant que telle, n'aura pas de répercussion négative. Le sucre est un secteur qui est en train de se spécialiser. Au niveau des cultures, par exemple, nous misons sur les cannes de petites saisons qui demandent une forte mécanisation des pratiques culturales, tels la récolte mécanique, l'irrigation et l'épandage d'herbicides. Ce qui fait qu'il est très difficile, désormais, de mélanger les variétés, de produire en interligne des cultures vivrières. Donc la canne se spécialise. Je crois que nous allons, dans l'avenir, identifier les régions et les terres qui sont les plus productives pour la production sucrière. Nous aurons besoin d'améliorer la productivité de ces terres. Par contre nous allons sans doute libérer d'autres terres qui vont être utilisées à d'autres fins. Par exemple les développements autres qu'agricoles. Je ne crois pas qu'on puisse dire que la diversification agricole va entraver la production sucrière. Puisque ce sont des domaines qui vont développer côte à côte et qui devrait à terme se renforcer par l'amélioration des productivités à différents niveaux. Il ne faut pas croire que certaines cultures doivent venir se substituer au sucre ou de penser que le sucre doit s'étendre sur des superficies aptes à faire autre chose.

 

Nous enregistrerons une baisse de production de 30 000 tonnes de sucre cette année. Quel en sera l'impact sur le secteur outre une réduction des recettes ?

La baisse de production est essentiellement liée aux problèmes climatiques. Nous avons eu un climat défavorable avec des périodes trop sèches et trop pluvieuses. Malheureusement nous n'avons pas eu la répartition idéale de la pluviométrie. A cela, nous avons eu un manque d'ensoleillement. Hormis la baisse de revenus importante pour l'industrie, nous allons devoir assurer nos engagements commerciaux avec des quantités de sucres plus limitées. Il est prématuré, à ce stade de la récolte, de venir affirmer avec certitude que nous allons devoir demander l'aide du gouvernement. Nous attendons le mois de septembre ou d'octobre pour savoir si Maurice devra procéder de manière différente pour assurer ces engagements commerciaux.

 

L'éthanol et la production d'énergie arrivent comme une bouffée d'air frais pour le secteur sucrier. Qu'en pensez-vous ?

Je pense que la production d'électricité et d'éthanol sera vue comme une complémenta-rité nécessaire pour assurer la compétitivité du secteur sucrier dans son ensemble. Il s'agit pour nous de mesures extrêmement importantes et des décisions doivent être prises le plus rapidement possible. Puisque dans le plan stratégique nous allons vers une centralisation de la production, il faudra pouvoir en même temps produire de l'énergie de façon autonome. Etant donné que les nouvelles usines devront s'orienter vers des produits à forte valeur ajoutée, un des forts potentiels sera le sucre raffiné et le raffinage du sucre exige beaucoup d'énergie. Si on ne donne pas au secteur sucre mauricien les moyens de pouvoir mettre en place des installations pour générer de l'électricité à partir de la bagasse, ces usines n'auront pas suffisamment d'éner-gie, à des taux compétitifs, pour produire du sucre raffiné.

 

Où en est-on avec les démarches de centralisation ?

Les démarches vers la centralisation se font au niveau de l'Etat. Des discussions sont en cours pour accélérer ce processus et arriver à un résultat rapidement. Si nous voulons, en 2009, pouvoir proposer au marché européen des produits de qualité, il faudra que des décisions d'investissements soient prises maintenant.

 

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