Interview 8/4/07

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[posted 9/4/07]


Interview de Week End 8/4/07

Patrick D'Arifat, président de la Mauritius Sugar Producers Association :

"Maurice joue avec le feu"

 

Notre invité de la semaine est Patrick D'Arifat, président de la Mauritius Sugar Producers Association (MSPA), qui passe en revue la situation dans le secteur sucrier. Il s'exprime sur les nouvelles conditions émises - unilatéralement - par le gouvernement pour donner le feu vert à la fermeture de trois usines sucrières. Il revient en détail sur le plan de réforme de l'industrie sucrière dont la non-mise en application risque de coûter cher à Maurice.

 

Patrick D'Arifat, les relations entre le gouvernement et le secteur sucrier ne sont pas au beau fixe, ces jours-ci. Quelle est la cause du problème ?

Trois sucreries - Mont Trésor-Mon Désert, Riche en Eau et Mon Loisir - ont fait une demande de fermeture et ont reçu le feu vert du ministère de l'Agriculture, comme le prévoit la loi. Je crois qu'il faut préciser et souligner que ces trois fermetures font partie du grand plan de restructuration de l'industrie sucrière et sont du domaine public. Ce qui est nouveau et pose problème c'est que de nouvelles conditions, qui n'ont jamais été discutées, viennent d'être ajoutées pour les fermetures des usines par le gouvernement. Ces nouvelles conditions posent, dans le contexte actuel, de sérieux problèmes et pourraient remettre en cause la justification économique de ces fermetures.

 

Est-ce qu'il existe un accord signé avec la description des conditions pour les fermetures ?

Il n'y a pas eu d'accord signé, mais le secteur sucrier a eu avec le gouvernement l'année dernière des discussions sur les modalités de fermeture et la réforme du secteur sucrier. Un certain nombre de choses avaient été agréées et il semble qu'elles soient aujourd'hui remises en question de manière unilatérale.

 

Qu'est ce qui provoque cette addition de conditions aux trois fermetures d'usine programmées ?

Je ne saurais vous dire. C'est la raison pour laquelle au niveau de la MSPA, étant donné que nous avions mené les discussions avec les autorités, nous avons écrit au ministre de l'Agriculture pour demander des éclaircissements.

 

C'est surprenant qu'un dossier aussi important que la fermeture de trois usines se traite entre une MSPA et un gouvernement qui ne semblent pas communiquer facilement entre eux...

Nous avons beaucoup communiqué verbalement à un certain moment. Mais, quand on reçoit quelque chose en écrit, il est bon de répondre de la même manière pour put things on record. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'y aura pas, par la suite, des discussions. Mais je pense qu'il est bon que les choses soient écrites pour la clarté du débat. Non seulement les paroles s'envolent et les écrits restent, mais l'écrit est porteur d'une rigueur et d'une réflexion.

 

Vous n'avez aucune explication pour justifier les nouvelles conditions attachées à la fermeture des trois usines ?

Non.

 

Vous n'avez pas appelé le ministre de l'Agriculture pour lui demander, amicalement, le pourquoi de ces nouvelles conditions ? Le secteur sucrier et le gouvernement ne sont donc pas en "speaking terms" ?

 

Nous avons eu l'occasion de rencontrer le ministre de l'Agriculture quelques jours avant de recevoir la fameuse lettre. Il nous a fait part du fait que le conseil des ministres avait approuvé les fermetures d'usines. Mais il n'a pas cru bon de nous informer des conditions additionnelles attachées à ces fermetures. Donc, nous pensons qu'il valait mieux mettre sur papier notre point de vue et nous verrons.

 

Que faut-il comprendre par ce "et nous verrons" ? Que le secteur sucrier ne va pas fermer les trois sucreries s'il est obligé de respecter les nouvelles conditions ?

Passé un certain point, la fermeture d'une usine n'est plus économique. Une fermeture d'usine implique des investissements et des plans sociaux. Aujourd'hui, le coût du plan social de la fermeture d'une sucrerie de deux cents employés est de Rs 200 millions. Ce plan social comprend la compensation et les frais d'infrastructures pour les terrains offerts. Le prix du sucre que nous allons recevoir à partir de 2009 sera déduit de 36%. Si l'entreprise doit financer elle-même ce plan, ça n'a aucun sens économique, sans compter les investissements à faire pour la centralisation. Donc, passé certains paramètres, la fermeture n'est plus économique. Même si nous avions de l'argent nous ne pourrions pas financer un tel plan, ce serait de la folie.

 

Quels sont exactement les conditions additionnelles du gouvernement que le secteur sucrier juge inacceptables ?

Premier point : il avait été agréé que 75% du coût du plan social seraient pris en charge par les mesures d'accompagnement financées par le gouvernement avec les fonds déboursés par l'Union européenne, les 25% étant trouvés par les promoteurs. Aujourd'hui, il semblerait qu'il n'y ait plus d'accord dessus, la lettre du ministère de l'Agriculture n'en faisant pas mention. Ce chiffre n'existe plus.

 

Est-ce que ces 75% devant être financés par le gouvernement figurent quelque part sur un document officiel ?

Mais bien sûr. Il est inclus dans tous les documents sur la nouvelle stratégie sucrière qui ont été circulés à tous les partenaires. Le deuxième point concerne ces fameux 1 500 à 2 000 arpents qui sortent on ne sait d'où, qui n'ont jamais été discutés avec la MSPA et que réclame le gouvernement. Le troisième point ne figure pas dans la lettre du ministre de l'Agriculture mais est tout aussi important. Il y a à peu près deux mois de cela, le conseil des ministres a pris la décision de confier au Management Audit Bureau la tâche de faire une étude sur le partage des profits du sucre et de ses sous-produits entre le secteur usinier et le secteur planteur/petit planteur. Il y a donc une possibilité que la part de l'usinier soit modifiée. C'est encore un facteur d'incertitude, surtout quand on sait que l'usinier à Maurice ne reçoit que 22% du sucre, ce qui est, je le souligne, la part la plus faible au monde. Si jamais cette part devait être réduite, toutes les études faites dont les résultats ont été présentés à nos banquiers locaux et internationaux pour le financement de nos projets seraient caduques, et notre capacité de repayer des emprunts directement affectée. Donc, ces trois points mis ensemble font qu'il serait déraisonnable pour un usinier de ne pas avoir plus de visibilité économique avant de perdre la décision finale d'investir et d'enclencher un processus de centralisation. Nous ne pouvons enclencher aucune mesure vers la centralisation de l'industrie sucrière dans l'état actuel des choses. Ce serait complètement déraisonnable de le faire sur la base des nouvelles conditions qui créent une situation remplie d'incertitude.

 

Vous êtes en train de décrire une situation extrêmement dramatique...

Je suis en train de décrire une situation qui pourrait être dramatique si elle n'est pas résolue rapidement.

 

Le conseil des ministres a pris cette décision vendredi dernier et les réactions - timides - du secteur sucrier ont commencé à se faire entendre en début de semaine. Est-ce que depuis une ligne de communication a été ouverte entre les deux camps ?

Compte tenu de l'importance du sujet, nous avons voulu mettre notre position par écrit. Nous avons envoyé une lettre au ministre de l'Agriculture hier (jeudi) pour lui demander de confirmer que 75% des coûts du plan social seront pris en charge par les autorités. Deuxièmement, de clarifier sa position par rapport au partage des profits du sucre et, troisièmement, nous leur disons qu'en ce qu'il s'agit des 1 500 à 2 000 arpents de terres demandées, les trois sucreries en question ne sont pas les bons interlocuteurs : elles ne possèdent pas de terres. Il est important pour nous de clarifier la situation et de le faire en mettant les choses par écrit.

 

Qu'attendez-vous comme réponse ?

J'espère que le gouvernement prendra acte de la gravité de la situation et qu'à partir de la il se rendra compte que les nouvelles mesures sont déraisonnables et trouvera quelque chose de plus acceptable.

 

Est-ce que le secteur sucrier est prêt à négocier ces conditions plus acceptables ?

Nous ne sommes pas prêts à la négociation. Nous voulons d'abord savoir quelle est la position de l'État sur des choses qui avaient été agréées.

 

C'est-à-dire que vous demandez à l'État de vous informer de son nouveau point de vue sur l'ensemble des mesures concernant le secteur sucre...

Exactement. Ce plan avait été discuté et négocié ensemble avec un document final agréé par toutes les parties. En ce qui nous concerne, nous n'avons jamais été informés d'un changement intervenu depuis pratiquement l'année dernière. Quand nous avons discuté du plan de réforme dans le secteur sucrier, tous les aspects du problème ont été passés en revue en détail, à savoir l'énergie, l'éthanol, le prélèvement obligatoire pour financer les institutions sucrières, le prix du sucre sur le marché local et les lois du travail. Toutes ces questions ont fait l'objet de débats tout comme la répartition des mesures d'accompagnement et leur utilisation. Tout cela a fait l'objet de consensus sous l'égide du ministre de l'Agriculture et en présence de représentants du ministère des Finances et du bureau du Premier ministre. Tout cela a été agréé et finalisé au mois de mai de l'année dernière et a été présenté à l'Union européenne. Mais je rappelle que rien n'a été mis en place depuis un an puisque nous attendons toujours la définition de la politique énergétique du plan, la question de l'éthanol a, semble-t-il, été modifiée, le prix du sucre sur le marché local on n'en parle plus, de même que le plan pour réduire le global cess. Et puis il y a ces trois nouvelles conditions....

 

Après cette énumération, je suis obligé de vous demander ce qu'il reste donc du plan de réforme...

Il restait au moins l'accord concernant le financement des mesures sociales. Il semblerait que cela aussi soit en train d'être revu. Je ne dis pas qu'il ne reste plus rien du plan, mais plus précisément que rien n'a encore été enclenché.

 

Cela fait presqu'un an que le plan a été finalisé et ce n'est qu'aujourd'hui que le secteur sucrier s'inquiète de sa non application ?

Mais bien sûr que nous nous sommes inquiétés de la non application. Nous avons envoyé des rappels, pris rendez-vous, discuté et on nous a dit que ça allait venir, qu'on attendait ceci ou cela. C'est la première fois que nous avons reçu une correspondance formelle qui vient remettre en question l'accord et c'est pour cette raison que nous réagissons de manière formelle. Le temps des petites discussions verbales est révolu.

 

Mais, en fin de compte, nous avons pris un énorme retard sur la mise en pratique d'un plan qui concerne l'avenir économique du pays !

Vous avez raison. Nous sommes inquiets. Maurice est en train de jouer avec le feu. Premièrement, si nous n'arrivons pas à mettre en place un plan cohérent, les fameuses mesures d'accompagnement de l'Union européenne risquent de nous passer sous le nez. Deuxièmement, depuis plus d'un an, le syndicat des sucres prépare l'avenir du sucre mauricien post 2009. Il y a de bonnes perspectives dans la fabrication du sucre raffiné qui nous permettrait de rester compétitifs sur le marché européen. Le syndicat est en discussions avec des acheteurs potentiels, mais il faut prendre des engagements de vente qui dépendent de la capacité de producteurs à fabriquer ce type de sucre. Pour faire les investissements nécessaires dans le raffinage, le conditionnement, le stockage, il faut une visibilité de l'environnement dans lequel nous allons opérer. Cette visibilité n'existe pas. Il existe actuellement des opportunités pour après 2009 qu'il faut saisir le plus rapidement possible. Des acheteurs potentiels européens pourraient nous faire des propositions qui permettraient d'assurer le futur de l'industrie sucrière mauricienne après 2009. Mais nous devons pouvoir prendre des engagements sur des bases fermes aujourd'hui. Comment s'engager alors que les conditions agréées changent du jour au lendemain et modifient le paysage ? Sur quel business plan allons-nous obtenir les emprunts pour transformer nos usines ?

 

Vous envisagez une évolution positive de la situation ?

Je pense qu'il est encore temps de trouver les solutions. C'est maintenant qu'il faut bouger, prendre des engagements. Comment prendre la décision d'investir pour l'avenir si l'environnement n'est pas défini et la visibilité inexistante ? Cela ne concerne pas que l'usinier, mais le gros, le moyen et le petit planteur et tout le pays.

 

Comment expliquer que nous en soyons arrivés à cette situation ahurissante où un gouvernement et un secteur fondamental de l'économie n'arrivent pas à communiquer sur un plan qui concerne l'avenir du pays ?

C'est inexplicable dans la rationalité.

 

À lire certaines déclarations sur le dossier sucre, on pourrait avoir le sentiment que nous sommes à la veille d'une élection où il est de bon temps de rappeler les mauvais traitements subis par les pauvres travailleurs engagés de la part des méchants grands blancs sur les propriétés sucrières...

J'ose penser que ceux qui prennent des décisions aujourd'hui ont quand même une élévation de l'esprit qui dépasse ce discours.

 

Je n'en suis pas si sûr. Le débat sur la réforme du secteur sucrier est rempli d'expressions comme "on continue à engraisser les sucriers" ; "c'est un cadeau aux barons du sucre" et j'en passe...

Si nos interlocuteurs du gouvernement n'ont que cela comme argument et comme objectif, ce serait vraiment dramatique pour le pays. Cela dit, il faut souligner une chose : ce pays a produit un plan de réforme du secteur sucrier qui a été plébiscité par l'Union européenne et les institutions internationales et suscité la jalousie de beaucoup de pays ACP. Le plan existe et il suffit de le mettre en pratique. On a décidé de ce qu'il faut faire, cette décision a été plébiscitée, tout est là et on n'arrive pas à le faire parce que le débat est émotionnel et nous rattache au passé plutôt qu'à ce qu'il faut faire pour construire l'avenir. Si on ne peut pas faire abstraction d'un problème émotionnel dû au passé pour se rendre compte des réalités d'aujourd'hui et de demain, ce serait dramatique. Parlons un peu des cadeaux faits au secteur sucrier dans le cadre du plan de réforme. Si elle respecte ses engagements, Maurice pourrait recevoir une enveloppe totale de 300 millions d'euros de l'Union européenne. Dans les dernières propositions, les usiniers et les usiniers planteurs vont recevoir moins de 30% de toute l'enveloppe en termes de frais sociaux et c'est eux qui vont perdre des revenus. Par contre, les petits planteurs vont recevoir 45 millions qui vont être investis dans leurs terres pour les améliorer. L'enveloppe de compensation va permettre aux usiniers de mettre en place un plan social pour compenser les pertes d'emplois causées par la réforme. Où est donc le cadeau fait aux sucriers ?

 

Le slogan selon lequel le secteur sucrier regorge de barons millionnaires serait donc un mythe ?

Ce mythe régulièrement entretenu avait une certaine consistance à une certaine époque. Le drame aujourd'hui c'est qu'on continue à penser que l'industrie sucrière est dans le même schéma qu'il y a 25-30 ans de cela quand le protocole sucre a été signé ! Ce débat a toujours surgi lors des campagnes électorales. Mais la différence c'est que nous sommes aujourd'hui en 2007 et dos au mur, et l'Union européenne ne va pas nous attendre. Je ne peux que me répéter : nous sommes des opérateurs responsables. Nous avons travaillé sur un plan, il a été agréé par tous, c'est la seule voie possible. Pour le mettre en place, il faut nous donner les moyens. C'est tout ce que nous demandons. Nous ne sommes plus la petite Maurice protégée. Nous évoluons dans un monde libéralisé et nous ne sommes qu'un tout petit opérateur et, pendant que nous nous déchirons en querelles intestines, nos compétiteurs s'organisent et sont peut-être en train de prendre les opportunités que nous sommes en train de perdre.

 

Avez-vous le sentiment que le discours de la raison que vous tenez est entendu ?

Pas toujours malheureusement. Je crois que de plus en plus de Mauriciens - même dans la classe politique - se rendent compte de la situation dans laquelle nous nous trouvons. Il faudra bien qu'à un moment donné il y ait une prise de conscience de la situation de la part des décideurs. Cette prise de conscience tarde et nous accumulons les retards. Il faut comprendre et comprendre rapidement que nous sommes en train de jouer avec l'avenir du pays et de tous les Mauriciens. Une solution est possible, elle est à notre portée, il faut juste un peu de volonté.

 

La "résistance" au plan vient surtout de ceux que les observateurs politiques appellent l'aile radicale du gouvernement. Supposons que vous ayez à les convaincre, que leur diriez-vous ?

Je ne sais pas qui il faut convaincre en particulier. J'ai simplement envie de dire ceci : il est temps de prendre conscience que nous sommes dos au mur que nous soyons gouvernement, député, baron sucrier, usinier gros et petit planteur whatever, les querelles intestines basées sur les émotions du passé ne rapportent rien au pays, il faut donner à l'industrie sucrière les moyens de se réformer et d'aider à construire l'avenir du pays.