Interview 12/4/07

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Le Mauricien 12/4/07

Jean-Noël Humbert, Chief Executive Officer du Syndicat des Sucres

 

" Sans compétitivité, nous ne pourrons même pas exporter notre sucre vers l'Europe "

" Nous avons des opérateurs qui sont disposés à investir et adapter l'outil au nouvel environnement. Il faut faire les choses rapidement ", note le CEO du Syndicat des Sucres

 

Le Chief Executive Officer du Syndicat des Sucres, Jean-Noël Humbert, se dit à la fois optimiste et inquiet. Optimiste parce qu'il considère que le savoir-faire et les atouts mauriciens dans le secteur sucrier - sucres spéciaux, conditions logistiques favorables, fiabilité aux yeux des partenaires européens - constituent une base prometteuse pour arriver à une compétitivité commerciale intéressante pour un marché européen qui devra réduire sa propre production sucrière. Mais le temps pourrait jouer contre nous, le temps n'étant donc pas aux tergiversations et aux considérations paralysantes. Considérant que le Apportionment Ratio est le plus favorable, mondialement, aux planteurs, notant que le Sugar Investment Trust détient 20 % des sociétés usinières et rappelant les emplois indirects soutenus par le sucre, notre invité demande à ce qu'on ne tue pas la poule aux œufs d'or.

 

Le sucre et de l'industrie sucrière continuent à dominer l'actualité. De votre point de vue, quels sont les enjeux ?

Pour comprendre l'enjeu, il faut prendre du recul par rapport à cette industrie qui a été pendant très longtemps une des activités économiques principales de notre pays. Elle a été porteuse de richesse, d'emplois et d'un développement social important. Elle a pu se développer davantage parce qu'elle était dans un environnement commercial qui le lui permettait, avec une certaine garantie au niveau de ce marché. L'enjeu aujourd'hui est que cet environnement est en train de changer et qu'il va se transformer totalement. La compétitivité de notre industrie sera mise à dure épreuve. Ce qu'il faut savoir, c'est que nous avons aujourd'hui, grâce à ces années d'histoire et de développement, un atout considérable entre nos mains. Nous avons une industrie qui a fait preuve de sa capacité de manufacturer un produit de bonne qualité, d'en fournir à ses acheteurs de manière régulière. Il serait dommage que nous rations un grand rendez-vous parce que des considérations émotionnelles affectent notre raisonnement. Il nous faut comprendre clairement ce qui est en train de se passer.

 

Qu'est-ce qui se passe exactement ?

Le premier enjeu est commercial. Notre premier marché d'exportation, celui qui a été le plus intéressant et qui va le demeurer pendant encore longtemps, a été sujet à une réforme totale. Le nouveau régime sucrier européen prévoit des changements importants et qui vont nous demander de nous ajuster si nous voulons continuer à exporter vers l'Union européenne et être compétitifs. Il nous faudra nous ajuster de façon drastique pour pouvoir pénétrer ce marché et satisfaire les conditions minima. L'Union européenne est un marché de 17 millions de tonnes. Si le plan de restructuration réussit, la production européenne va baisser à 12 millions de tonnes. Il y aura un déficit de 4 à 5 millions de tonnes en Europe qui sera compensé par des importations. Cependant, si les Européens établissent une clause de sauvegarde par l'application d'un plafond, il est clair qu'on risque de voir les pays les moins compétitifs être éliminés. Il nous faut nous assurer que nous soyons suffisamment compétitifs pour être à l'intérieur des tonnages qui vont entrer et non pas parmi ceux qui seront éliminés du marché. Donc, la considération la plus importante pour nous sera, sans aucun doute, la compétitivité du sucre que nous allons offrir en remplacement d'un sucre qui ne sera plus produit en Europe. C'est cela la question fondamentale à laquelle l'île Maurice, comme les autres pays ACP, sera confrontée pour pouvoir continuer à pénétrer le marché européen.

 

Et voilà que les nouvelles propositions européennes concernant le sucre dans le cadre des accords de partenariats économiques viennent augmenter la pression sur le pays…

Je vous parlais des conditions de marché en Europe. Lesquelles ne dépendent pas des propositions faites dans le cadre des Accords de partenariat économique mais ont été adoptées dans le cadre de la réforme du régime sucrier, en ligne avec les décisions de réforme de la politique agricole commune dans son ensemble. Ce sont celles-là qui vont déterminer le marché sucrier européen. La question des APE est secondaire par rapport au régime sucrier. Ce qui est important, c'est la broader picture qui est la réforme du régime sucrier.

 

C'est dans ce contexte que le prix du sucre accuse une baisse de 36 % ?

Exactement.

 

Les conditions formulées par l'Union européennes dans le cadre des négociations des APE sont-elles nouvelles ?

Il était prévu, dans le cadre de l'accord de Cotonou, que l'UE fasse des propositions concernant le Protocole Sucre. L'article 36 (4) de l'accord de Cotonou prévoit également que l'Union européenne devra s'assurer que les bénéfices qui sont associés au Protocole Sucre soient protégés dans une certaine mesure. La question est de savoir comment l'UE se propose de sauvegarder ces bénéfices. Les mesures d'accompagnement vont permettre de nous aider à réformer nos industries pour pouvoir nous ajuster aux nouvelles conditions compétitives et offrir un produit qui sera acceptable dans l'Union européenne. L'UE a aussi un autre souci, celui de faire une proposition de réforme qui soit compatible avec les règlements de l'Organisation Mondiale du Commerce en général. Si on considère ces deux éléments, la chose la plus importante pour nous est de nous assurer que les mesures que nous allons prendre, ici à Maurice, puissent nous permettre de profiter des nouvelles conditions en vigueur sur le marché européen aujourd'hui. Nous devons ajuster notre production, notre capacité, notre productivité pour nous assurer que, dans tous les cas de figure, l'on arrive à satisfaire les conditions d'accès minimum au marché européen.

 

Pouvons-nous le faire ?

À mon avis, c'est une opportunité. En plus du développement d'une industrie solide au fil de l'histoire, Maurice a aussi des atouts qui lui sont particuliers, notamment au niveau de la logistique. Nos transports internes par rapport à notre port d'exportation vers l'Europe sont relativement courts. Nous avons aujourd'hui un port qui offre des facilités importantes pour nos exportations en conteneurs. Nous aurons la possibilité d'avoir des taux de fret compétitifs si cet avantage est préservé. Si, faute de choisir le bon partenaire stratégique, ce Container Hub était délocalisé, nous perdrions par la même occasion cet avantage logistique important et qui distingue Maurice en matière de compétitivité par rapport à un certain nombre de pays exportateurs de sucre de la région. Il importe donc de construire sur cet avantage que nous avons.

 

De l'autre côté, le marché européen va s'ouvrir. D'ici deux ou trois ans, le marché sucrier européen sera déficitaire. Il y aura en Europe des régions, principalement celles du sud comme l'Espagne, l'Italie, mais aussi au nord comme la Finlande, qui deviendront des zones de déficit et dépendant de deux sources pour leur approvisionnement, à savoir de pays du Nord ou d'importations venant des pays ACP ou des PMA. Il faudra, toutefois, que ce produit que nous offrons soit aussi compétitif ou plus compétitif que celui produit en Europe, à qualités égales avec le sucre des producteurs du Nord. Il ne s'agit pas simplement pour nous de concurrencer d'autres fournisseurs ACP ou PMA mais aussi de pouvoir concurrencer les meilleurs producteurs sucriers en Europe.

 

Pour pouvoir faire face à ce nouveau marché et à la dynamique qui s'y installe, ces producteurs sont en train de se consolider. Il y a des alliances stratégiques importantes qui sont en train de s'établir. Il y a, par exemple, deux producteurs européens importants et un trader très connu, à savoir Nordzuker, Cristal Union et ED F Man qui se sont consolidés pour constituer un conglomérat connu comme Eurosugar et qui représente une capacité de fourniture de 2,5 millions de tonnes au marché de l'UE. Tate and Lyle et l'Italien Eridenia ont conclu une alliance récente pour fournir principalement le marché italien. En Espagne, une alliance a été constituée entre Ebro et DAI pour fournir la péninsule ibérique. Il y a également British Sugar, qui contrôle maintenant Illovo dans la région de l'Afrique australe, et qui pourra utiliser les ressources sucrières d'Illovo pour fournir des zones déficitaires en Europe.

 

Tous ces conglomérats s'établissent avec un objectif : mobiliser les ressources sucrières et réduire les coûts de production, de distribution, de logistique depuis les zones de production jusqu'aux consommateurs dans les zones déficitaires. Il faudra que Maurice puisse se positionner dans ce nouveau paysage commercial.

 

Y sommes-nous préparés ?

Pas encore. Nous avons encore beaucoup à faire. Nous avons des atouts. Lorsque nous avons travaillé sur la Multi-Annual Adaptation Strategy, on a pu démontrer que si toutes les mesures figurant dans ce plan étaient mises en œuvre, nous pourrions être compétitifs dans le nouvel environnement sucrier. Il ne faudrait pas que le plan soit adopté au compte-gouttes mais dans son ensemble. Ce qui inclut les mesures de centralisation mais aussi les questions qui touchent à l'énergie à partir de la bagasse, la production de l'éthanol et tout le plan de restructuration des ressources humaines. C'est dans son ensemble que ce plan atteint un niveau de productivité qui nous permettra de nous affirmer comme un fournisseur compétitif au niveau de l'UE.

 

Le Premier ministre et d'autres membres du gouvernement jugent que la réforme de l'industrie sucrière doit également prendre en considération la démocratisation de l'économie…

La question ne se pose même pas. Si nous n'arrivons pas à atteindre un niveau de compétitivité qui nous permet de prétendre demeurer un fournisseur du marché européen, c'est-à-dire un fournisseur qui intéresse les partenaires européens qui seront à même de nous donner accès à ce marché, nous n'allons même pas pouvoir exporter notre sucre vers l'Europe. Il s'agit de pouvoir permettre à Maurice de continuer à se positionner sur le marché de l'UE qui sera le plus rémunérateur dans les prochaines années. En matière de démocratisation, il faut prendre en considération que les revenus sucriers sont partagés dans la proportion suivante : 78 % aux planteurs et 22 % aux usiniers, le ratio le plus en faveur des planteurs au monde. Il existe à Maurice plus de 28 000 planteurs qui participent à la production nationale de sucre. En ce qui concerne le secteur usinier, le Sugar Investment Trust, qui regroupe plus de 50 000 actionnaires, dont un grand nombre de planteurs et d'employés de l'industrie, est actionnaire à 20 % dans les entreprises sucrières. Que peut-on faire de mieux ? Pour expliquer la portée sociale de l'industrie sucrière dans différents forums à Maurice ou à l'étranger, nous avons démontré à quel point les revenus de l'industrie sucrière se diffusaient à travers l'économie par les salaires, les gages, le paiement effectué aux producteurs, planteurs, petits planteurs pour leur sucre, les services offerts par les différents prestataires et le nombre important de transporteurs qui gagnent leur vie grâce au transport des cannes et du sucre. Il y a près de 60 000 Mauriciens qui perçoivent un revenu de l'industrie sucrière à travers un emploi direct ou indirect. Il ne faudrait pas que, par une obsession de démocratisation, on ruine le tout au point de nous priver de revenus. On risque de ne plus rien avoir.

 

Lorsqu'on parle de la fin du Protocole Sucre et de la mort de l'industrie sucrière, cela vous fait-il peur ?

Je suis partagé entre l'inquiétude et l'espoir. L'inquiétude pour les raisons que nous avons évoquées, mais l'espoir qui vient des résultats des consultations que nous avons avec des partenaires en Europe. Nous avons des atouts qui sont confirmés par des analyses. Elles démontrent que Maurice peut être un fournisseur compétitif et intéressant pour les acheteurs en Europe. Nous pouvons capitaliser sur nos atouts pour poursuivre l'histoire de notre industrie dans un contexte différent. Nous avons des opérateurs qui sont disposés à investir et adapter l'outil au nouvel environnement. Il faut faire les choses rapidement. Ce n'est pas la volonté qui manque. Les autorités doivent agir comme des facilitateurs.

 

Êtes-vous satisfait du rôle du gouvernement ?

Le gouvernement doit avoir un rôle de facilitateur. Il a très bien joué ce rôle en facilitant les consultations entre toutes les parties concernées sur le plan national, qu'il nous fallait avoir pour soutenir notre démarche auprès de l'Union européenne. C'est acquis. Le rôle de facilitateur doit se poursuivre pour s'assurer que toutes ces mesures qui figurent dans ce plan puissent être mises en œuvre le plus vite possible. Le reste, c'est aux opérateurs de le faire. Si on laisse tout le monde faire ce qu'il faut, le résultat sera plus que surprenant.

 

Vous savez que ce plan est critiqué par une partie de la majorité gouvernementale. Cela vous inquiète-t-il ?

Nous sommes très inquiets. Nous avons peur de rater un rendez vous avec l'histoire de l'industrie sucrière parce que les contacts que nous avons établis avec le marché en Europe, avec tous ces conglomérats que j'ai cités, démontrent que Maurice est un partenaire intéressant pour eux. C'est-à-dire qu'ils voient que Maurice peut fournir le produit qu'ils recherchent. Nous avons déjà une expérience de production de sucre de consommation directe (sucres spéciaux) que la majorité des PMA et des pays ACP n'ont pas. La question qui reste est celle de la compétitivité. Ce sera le critère ultime pour conclure des alliances et des accords avec des partenaire potentiels.

 

Malgré tout ce qui se passe sur le marché international, pouvons-nous toujours croire dans le sucre ?

Dans n'importe quel secteur économique, si on a les stratégies qu'il faut, on a une place à trouver. Lorsque j'analyse notre industrie sucrière aujourd'hui et ce qu'elle sait faire, lorsque je constate la qualité des produits qu'elle offre, lorsque je prends note de l'expérience qu'elle a accumulée depuis les trente dernières années au niveau des sucres de consommation directe, les sucres spéciaux, où elle propose 19 variétés différentes de produits, lorsque je vois la gestion de la qualité, l'adaptation aux normes européennes, la logistique, lorsque je tiens compte de la plate-forme de conteneurs qui nous permet d'exporter vers l'Europe, lorsque j'évalue la perception de nos capacités par nos partenaires, alors, oui, je suis optimiste. Nous avons le potentiel et les atouts qu'il faut pour relever les défis à venir et nous positionner comme un fournisseur compétitif sur nos principaux marchés. Il faut toutefois que nous fassions ce qu'il faut pour être compétitif. Les hésitations d'aujourd'hui me rendent inquiet. Il faut aller plus rapidement. Il faut que les mesures qu'on a déjà adoptées soient mise en œuvre dans les meilleurs délais, sans quoi nous allons rater un rendez vous important avec des gens qui nous attendent.

 

Que pensez-vous des débats autour des conditions attachées à la fermeture de trois usines sucrières ?

Espérons que cela n'amène pas une crise qui bloque la réforme et nous empêche d'être à l'heure pour le rendez vous qui nous attend. Ce serait la pire des choses. Le temps est très important pour nous. Les partenaires potentiels sont déjà à la recherche de producteurs extérieurs pouvant fournir le marché européen. Les choses se mettent en place en ce moment même. Le temps joue contre nous. Nous avons le potentiel mais les partenaires sont des gens pressés. Si nous ne créons pas les conditions qu'il faut pour pouvoir offrir le produit qu'il faut au coût qu'il faut, nous n'allons malheureusement pas être intéressants.


 

Témoin privilégié

Jean-Noël Humbert fait partie de ceux, que ce soit au niveau du secteur privé que du secteur public, qui peuvent être présentés comme des témoins privilégiés de l'évolution du secteur sucrier à Maurice. Il a, en effet, travaillé pendant de longues années à la Chambre d'agriculture où il occupait les fonctions de secrétaire général avant de se joindre au Syndicat des Sucres.

 

Jean-Noël Humbert a été la cheville ouvrière de l'organisation du Symposium international à l'occasion du 150e anniversaire de la Chambre d'Agriculture, qui avait réuni aussi bien des spécialistes mauriciens qu'étrangers, et avait permis de mettre en valeur l'industrie de la canne, qui dépasse largement l'industrie sucrière. Il est également très familier aux questions touchant l'économie et le social, pour avoir occupé des fonctions au National Economic and Social Council. La dimension commerciale et internationale du sucre n'a aucun secret pour lui, pour avoir fait partie de nombreuses délégations gouvernement/secteur privé, notamment à des conférences internationales dans le cadre du partenariat ACP/Union européenne.

 

À l'instar du ministre de l'Agro-industrie, Arvin Boolell, c'est un défenseur convaincu du caractère multifonctionnel de l'industrie cannière. Il estime qu'il n'est pas vrai de dire que l'industrie sucrière ne s'est pas développée dans le passé parce qu'elle était trop protégée. " L'industrie sucrière a été pendant très longtemps le principal secteur de notre économie et a joué un rôle social important. C'est pour cette raison qu'elle a été un secteur encadré par des lois et par des conditions qui ne lui ont pas permis de s'ajuster à l'environnement ", dit M. Humbert. " Aujourd'hui, conscients des changements qui nous attendent, nous avons un plan qui a obtenu un consensus national. Nous savons ce que nous risquons si nous ne faisons pas ce qu'il faut. Nous avons des opérateurs qui sont disposés à investir et rendre l'industrie sucrière capable d'opérer dans le nouvel environnement. Ce n'est pas la volonté qui manque ", soutient-il.

 

Jean-Noël Humbert reconnaît que les producteurs africains peuvent devenir des concurrents potentiels pour Maurice. " Ce sont des pays qui naturellement ont des conditions pour la production de canne à sucre, beaucoup plus favorables que les nôtres, et qui ont des niveaux de productivité aux champs supérieurs à nos niveaux de productivité. Au Malawi, au Swaziland, ils ont des niveaux de production de 13 à 14 tonnes de sucre à l'hectare alors que nous avons une moyenne de 8,5 tonnes à l'hectare. Par contre, la force de notre industrie sucrière réside dans la logistique, qui est bien meilleure